(2008-04-28)
Les années sombres du GAL
Les séances de l’avant-première du film GAL ont faitsalle comble, à Saint-Jean-de-Luz. Signe que cette affaire est encore vivante dans la mémoire des habitants locaux
La sortie du film GAL a été suivie de près par les médias locaux. Au-delà d’une communication bien calculée, ce film ouvre de nouveau des plaies, et ne laisse personne indifférent. Il rappelle une époque sombre du Pays Basque Nord. L’acteur principal, José Garcia le confirme: "le film est intéressant d’un point de vue historique".
Au début des années 80, les Groupes Antiterroristes de Libération agissaient en territoire français dans le but de neutraliser les membres de l’organisation armée ETA. Le GAL a fait 27 morts, mais il n’a pas été le seul à avoir tué des militants, parfois, pris au hasard. Triple A et Bataillon Vasco Español sont deux autres organisations qui ont agi contre les militants basques. Le GAL est la dernière trace de cette guerre sale impulsée par l’Etat espagnol avec la complicité de l’Etat français.
Effectivement, les actions menées par ce groupe de mercenaires se sont déroulées à Bayonne, Saint-Jean-de-Luz, Hendaye, Baigorri, ou encore Mauléon. Le premier a frappé Bayonne. En octobre1983, deux réfugiés basques, J.I. Zabala "Joxi" et J.A. Lasa "Joxean" disparaissent. C'est le début d’un chapelet de disparitions, attentats et assassinats. Plusieurs entreprises sont également la cible d’incendies criminels. Urkide d'Hendaye, la coopérative Denek d’Arrosa, Collectivité Service de Bayonne, la coopérative Alki d’Itsasu sont touchées en 1984.
Inquiétude des habitants
Les murs des bars des Pyrénées, Kaiet-Enea et Monbar de Bayonne, celui de la Consolation de Saint-Jean-de-Luz sont des témoins parmi d’autre, de cette époque de terreur. Les militants fuyant le territoire espagnol ont l’habitude de s’y retrouver. Dans ces milieux, la suspicion est pesante. Auprès des habitants des provinces du Nord l’inquiétude est grande. Des manifestations sont organisées, mais pas un seul responsable politique local ne se joint à la dénonciation. Jakes Bortayrou de l’association Oroit eta Sala se souvient du changement de discours de Jean-Pierre Destrade (élu PS) survenu d’une semaine à l’autre. Il avait commencé par dénoncer ces actes, puis avait fini par mettre sur le dos des réfugiés cet épisode meurtrier. "Nous avions des présomptions sur l’implication des responsables de l’Administration française, mais on n’avait pas assez de preuve", raconte Bortayrou.
En octobre1987, sur ordre du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua, une grande rafle contre les réfugiés basques se déroule: 120 appartements perquisitionnés, une centaine d’arrestations, une soixantaine d’expulsions vers l’Espagne, 12 expulsions vers l’Algérie, trois vers le Venezuela. C’est le début des expulsions de militants basques vers l’Espagne; le GAL disparaît. Depuis, aucun responsable de l’Administration française n’a dû répondre de crimes survenus sur leur territoire. Certains responsables espagnols ont été jugés; pas le principal responsable. "On ne peut pas imaginer qu’à ce niveau d’implication tout cela ait pu s’organiser sans que [Felipe Gonzalez] soit au courant", affirme J.Garcia. Il ajoute : "GAL peut se reproduire dans toute démocratie".
Six caméras, le son triplé de la déflagration, utilisation du ralenti, piano cadencé et notes basses très sourdes, pas un plan sur le visage de la victime: la première explosion d’une voiture piégée signe la position du réalisateur vis-à-vis de la mort qui frappe, à l’oeuvre dans le film GAL... Les dix premières minutes d’introduction contiennent les choix esthétiques retenus par M.Courtois: favoriser le spectaculaire, et se maintenir à distance de l’intime. Dans ce projet, le réalisateur avait à prendre en charge un double impératif: d’une part, retranscrire la véracité des faits; et d’autre part, conférer à cette fiction un aspect spectaculaire compatible avec l’envie d’un film populaire et avec un budget important de 6millions d’euros.
Un train passe au moment de l’arrestation d’un "Galeux"; des vagues s’écrasent contre un muret lors du rendez-vous entre les journalistes et leur source; dans chaque scène, une personne, un objet ou une voiture passe sans arrêt au premier plan du cadre, interférant avec les personnages. Tandis que le c¦ur du récit, c’est-à-dire les confidences, les révélations, les rendez-vous avec des personnes impliquées, est placé géométriquement au second plan du cadre. Une manière de privilégier la séduction de la quête (l’affiche du film revendique une filiation avec Les hommes du Président de Pakula en 1976). Mais aussi le choix de ne pas nous confronter frontalement à l’accusation portée par le film.
Le couple de journalistes timidement attirés l’un vers l’autre et les odieux "Galeux" se vautrant dans la luxure des casinos et des prostituées: la figure de l’ange et du démon est établie. Le film refuse pour autant de poser cette problématique du bien et du mal sur la figure de la victime. Les cibles recherchées par le GAL (l’etarra, le militant basque) restent dans le même hors-champ que d’autres victimes que différencie le réalisateur: "Je parle des victimes innocentes, pas des terroristes basques espagnols qui ont été pris au piège". Une distinction qui surprend lorsque le message du film se veut une charge contre des pratiques injustifiables.
Si l’analyse de la forme choisie par M.Courtois prête à discussion, le carton qui ouvre le film a, lui, par contre, le mérite de la clarté: "Tandis qu’ils assassinent des centaines de personnes, les etarra sont considérés comme des réfugiés politiques en France". Une déclaration de principe pour le moins singulière, dont les contours ne seront plus abordés par la suite, terreau politique retenu comme plausible pour les exactions du GAL. A l’évidence, ce film produit par le journal El Mundo privilégie nettement plus un angle d’attaque contre le PSOE impliqué dans cette affaire que la dimension humaine des actes du GAL. Revoir une histoire comparable, Hidden Agenda en 1991, où l’esthétique était reléguée au profit d’une mise en image très réaliste: sans enlever sa liberté de création à Miguel Courtois, toute comparaison avec un Ken Loach serait malvenue...
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